Avec ce monde en pleine mutation, la géostratégie serait bien utile à nos dirigeants de tous bords. Comment voyez-vous le monde qui se profile actuellement ?
La mutation en cours est telle qu’il devient désormais difficile de nier l’importance de la réflexion géostratégique ; mais cela ne veut pas dire qu’on ait pris pleinement conscience de l’ampleur et de la nature de cette mutation, et moins encore de l’évolution future probable. Les traits du monde d’avant sont encore trop présents dans les esprits. En outre le processus est encore en cours et n’a pas atteint son plein développement. C’est notamment vrai des effets du basculement prodigieux qui fait qu’un nombre important de pays autrefois à la périphérie d’un Occident manifestement dominant (et on peut en rapprocher l’URSS, culturellement apparentée à l’Europe) s’affirment de plus en plus comme des puissances, moyennes (nombreuses) ou grandes (Chine puis bientôt Inde). Mais ce processus n’est pas arrivé à son terme et le développement tranquille de la puissance reste pour eux la priorité, avant tout affrontement. Dès lors, si la multilatéralité est désormais reconnue, on a du mal à l’évaluer. S’y ajoutent les mutations majeures de la mondialisation, les effets de dépendance extérieures devenant bien plus manifestes et menaçants ; et les mutations technologiques, particulièrement en matière militaire.
La géostratégie est-elle compatible avec le bien commun ? N’est-ce pas antinomique ?
La recherche du bien commun ne résulte pas du parachutage de concepts supposés régulateurs définis a priori. Elle suppose au préalable une analyse lucide de la réalité qui conduit à une idée de ce qui est possible. En matière internationale la pluralité des acteurs, la diversité contradictoire des intérêts et des conceptions est exacerbé par rapport à ce qu’on constate au sein d’une communauté politique, et surtout il n’y a pas d’autorité politique à ce niveau, disposant au moins en principe du monopole de la force. Les acteurs sont l’un pour l’autre à la fois des partenaires, des rivaux et des menaces, et leurs rapports obéissent à la dialectique de la stratégie (ou chacun doit supputer les intentions et les moyens de l’autre, menaces comprises, tout en interagissant avec lui), dont les effets sont par définition imprévisibles comme la guerre, qui en est la forme radicalisée. Le droit et les institutions internationales sont ici utiles mais nullement comparables à ce dont on dispose en interne. Dès lors la notion même de bien commun prend un sens totalement différent, puisqu’il n’y a plus de communauté véritable dont il serait le bien. Il reste bien sûr une forme de bien commun, mais il n’est plus pris en charge en dernière analyse par un acteur surplombant, comme l’État. Il doit donc l’être par les acteurs nationaux eux-mêmes, sachant qu’il sont eux-mêmes des parties embarquées dans la dialectique de la stratégie.
Le droit international veut-il encore dire quelque chose ?
On a cultivé longtemps et beaucoup cultivent encore l’illusion de croire que l’outil juridique permettrait de réguler réellement les rapports internationaux comme le droit le fait en interne. Cela a pu permettre de lancer un voile pieux sur des pratiques en réalité assez crues ; mais cela jouait aussi un rôle utile pour éclairer certains dilemmes politiques, ainsi le jugement à porter sur une intervention militaire (Guerre du Golfe licite, guerre d’Iraq abusive) ; ou même à l’occasion pour freiner les appétits des uns ou des autres ou leurs choix des moyens (y compris de D. Trump au Groenland). Cette prétention, déjà bien écornée, a subi un coup assez rude avec l’arrivée de D. Trump qui se réclame clairement de l’idée d’intérêt national à l’ancienne et répudie l’approche idéologique. Mais cela ne disqualifie pas pleinement l’outil juridique : si en effet, dans le monde décrit ci-dessus, le droit ne bénéficie pas du fondement qu’il a en interne, il reste un langage commun possible permettant de clarifier et de situer les débats et, à l’occasion, de donner aux engagements pris une forme concrète qui a une certaine portée et contribue par là à façonner le réel. Cela dit la responsabilité véritable est celle des Etats : c’est la souveraineté.